mardi 24 novembre 2009

Le nouveau président européen et les craintes de la Turquie


La nomination du premier ministre belge, Herman Van Rompuy (à gauche sur la photo), à la présidence permanente du Conseil européen, suscite actuellement bien des craintes en Turquie. Herman Van Rompuy a été choisi, le 19 novembre dernier, par les chefs d’État et de gouvernement de l’UE, pour exercer cette fonction nouvelle, créée par le traité de Lisbonne pour remplacer la présidence tournante, jusqu'à présent assurée tous les six mois par le chef d’État ou de gouvernement de l'un des pays membres. Avant cette promotion, cet homme politique belge était pratiquement inconnu du grand public en Europe, mais ce handicap a sans doute plutôt joué en sa faveur, les leaders européens, en particulier ceux des grands pays comme l’Allemagne et la France, ne souhaitant pas spécialement voir accéder à ce poste une personnalité trop forte et trop influente, comme par exemple, l’ex-premier ministre britannique Tony Blair. Le fait que Herman Van Rompuy vienne d'un petit pays et qu’il soit conservateur, le qualifiait aussi pour cette responsabilité nouvelle. Par souci d’équilibre politique, en effet, l’autre fonction européenne importante créée par le Traité de Lisbonne, celle de Haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la sécurité, a été confiée à Catherine Ashton, une travailliste britannique (à droite sur la photo). Au-delà de ces atouts, qui en faisaient donc un bon candidat de compromis, ce sexagénaire chrétien-démocrate et néerlandophone, a bénéficié également de la réputation de conciliateur habile et patient qu’il a acquise à la tête du gouvernement d'une Belgique profondément divisée par les conflits communautaires.

Toutefois, en Turquie, où l’on a été peu sensibles à ces considérations européo-européennes, ce qui inquiète surtout, c’est que le nouveau président européen apparaisse comme un adversaire déclaré de l'adhésion de la Turquie à l'UE. Dans un discours prononcé, en 2004, devant le Conseil de l'Europe, réuni au Parlement belge, Herman Van Rompuy avait déclaré que «la Turquie ne fait pas partie de l'Europe et n’en ferait jamais partie». De façon particulièrement inquiétante pour les Turcs, Herman Van Rompuy avait fondé cette opinion sur le caractère chrétien de la communauté européenne, affirmant que «les valeurs universelles de l'Europe, qui sont aussi des valeurs fondamentales du christianisme, perdraient de leur vigueur avec l'entrée d'un grand pays islamique tel que la Turquie».

Il n’est donc pas étonnant que la nomination d’Herman Van Rompuy pour la fonction, qui est désormais la plus haute de l'UE, ait provoqué de vives réactions en Turquie. Ainsi, un journal turc n’a pas hésité à titrer, à la une, que le premier Président de l'Europe était un anti-turc notoire, tandis que le vice-président pour les affaires étrangères de l’AKP, Suat Kınıklıoğlu, émettait l’hypothèse que la France et l'Allemagne avaient choisi de soutenir Herman Van Rompuy, précisément à cause de son hostilité à la candidature turque.

Ces craintes doivent néanmoins être nuancées pour plusieurs raisons. D’abord, depuis ce discours de 2004 devant le Conseil de l'Europe, que nous rappelions précédemment, Herman Van Rompuy ne s'est plus fait remarquer par des déclarations hostiles à la Turquie. Moins révélateur des priorités de son agenda politique personnel, ce discours doit plutôt être considéré comme le propos électoraliste d'un politicien qui était alors dans l’opposition. Ensuite, même si les pires appréhensions des médias turcs, quant aux convictions profondes du nouveau président européen sur la candidature d’Ankara, devaient se confirmer, il est probable que cela n’aura pas de conséquences majeures. La nouvelle présidence européenne est en effet conçue comme une institution d'intégration à usage interne ; la tâche qui consiste à forger la politique extérieure commune est plutôt celle qui est dévolue au nouveau Haut représentant de l'UE, un poste qui a été attribué, le 19 novembre également, à une Britannique généralement considérée comme favorable à l'entrée de la Turquie dans l'UE. L’équation finale résultant des nominations à ces deux postes, créés par le Traité de Lisbonne pour renforcer politiquement l’UE, n’est donc, au bout du compte, pas si défavorable à la Turquie.
Johannes Bauer

lundi 23 novembre 2009

Processus israélo-syrien de négociations sous l’égide la Turquie : reprendra, reprendra pas ?


Les négociations entre Israël et la Syrie vont-elles reprendre et sous quelle forme, c’est la question qui se pose actuellement avec de plus en plus d’insistance. On se souvient que des négociations indirectes entre Israël et la Syrie, sous l’égide de la Turquie, avaient commencé en avril 2008 (cf. notre édition 10 mai 2008), mais qu’elles avaient été rapidement perturbées par la crise politique israélienne et la situation incertaine du gouvernement démissionnaire d’Eoud Olmert. Par la suite, l’intervention militaire israélienne à Gaza avait porté un coup de grâce à la première phase de ce processus.

Le retour au pouvoir de Benjamin Netanyahou a tout d’abord paru confirmer que ces négociations avec Damas, sous la houlette turque, étaient définitivement mortes et enterrées (cf. nos éditions des 25 juillet et 14 août 2009). Outre la «sortie» de Recep Tayyip Erdoğan contre Shimon Peres au Forum de Davos, en janvier dernier, de nombreux incidents (polémiques entre des responsables militaires ou annulation de manœuvres communes) ont marqué les derniers mois qui se sont écoulés, tandis que les relations entre Ankara et Damas connaissaient une amélioration spectaculaire (déplacement en Syrie des président et premier ministre turcs, annonce de manœuvres militaires conjointes, suppression des visas entre les deux pays). À la fin de l’été tout paraissait ainsi indiquer que la Turquie s’était par trop rapprochée de la Syrie pour pouvoir continuer à apparaître comme un médiateur impartial dans ce dossier. Tout en rendant hommage au rôle joué précédemment par la Turquie, Israël avait d’ailleurs estimé, au mois d’août dernier, que ce type de négociations indirectes ne pouvaient reprendre en raison de l’intransigeance de Damas. Mais l’État hébreu avait alors évoqué l’hypothèse d’une relance du processus sur la base de contacts directs avec la Syrie, un scénario que le président syrien, Bachar El Assad, avait néanmoins rejeté à la mi-septembre, en expliquant qu’il souhaitait qu’une approche préalable, menée sous l’égide de la Turquie, prépare l’ouverture éventuelle de négociations directes avec Israël.

Pourtant, les événements se sont accélérés depuis le début du mois de novembre 2009. Le 8 novembre, notamment, Bachar el-Assad a publiquement exhorté la Turquie à maintenir de bonnes relations avec Israël, afin de pouvoir reprendre son rôle de médiateur, tandis que, le 11 novembre, de passage à Paris, le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, se disait prêt à reprendre les négociations avec la Syrie, «à tout moment, sans conditions préalable et où que ce soit.» Avec la venue de Bachar el-Assad à Paris, le 12 novembre, la situation s’est encore précisée, puisque le président syrien a redit son souhait de voir les négociations reprendre sous l’égide de la Turquie. Mais, parallèlement, le président Sarkozy a évoqué une reprise de ce processus qui serait provoquée par l’UE «de concert avec la Turquie», tout en proposant la tenue d’une conférence globale sur le Moyen-Orient. Interviewé en Espagne, où il se trouvait le 16 novembre, le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoğlu, a pourtant rejeté l’idée d’une médiation commune turco-française dans le dossier israélo-syrien, tandis qu’il jugeait prématurée l’idée d’une conférence globale sur le Moyen-Orient.

L’irruption de la France dans ce processus n’est pas vraiment surprenante. On se souvient qu’en juillet 2008, au début de la présidence française de l’UE, Paris, tout en saluant le travail fait par la Turquie pour rapprocher Damas et Tel-Aviv, avait aussi contribué à sortir la Syrie de son isolement diplomatique, en faisant venir en France le président el-Assad, à l’occasion du sommet inaugural de l’Union pour la Méditerranée. Nous avions alors évoqué une possible convergence entre Paris et Ankara à propos de l’accompagnement de ce processus syro-israélien de négociations (cf. notre édition du 21 juin 2008). C’est plutôt une concurrence qui s’affirme aujourd’hui, car il est clair que la France se verrait bien jouer les facilitateurs dans une reprise de contacts entre Israël et la Syrie.

En dépit de ses bonnes relations avec Paris, Damas semble tenir à une médiation turque. Quant à l’État hébreu, si l’hypothèse d’une médiation française serait a priori plus de nature à emporter ses faveurs, il n’a jamais rompu avec la Turquie, avec laquelle il vient même de reprendre des manœuvres militaires communes. De surcroît l’isolement international actuel du gouvernement Netanyahou pourrait l’inciter à se montrer conciliant à l’égard de la présence turque dans ce processus. Quoiqu’il en soit, commentant ces derniers développements, Recep Tayyip Erdoğan déclarait, le 19 novembre 2009 : «Je ne sais pas quelle position Monsieur el-Assad adoptera en ce qui concerne les efforts de la France pour endosser le rôle de la Turquie. Mais j’ai appris qu’il ne souhaitait pas une telle chose. À ce stade, Israël déclare ne pas faire confiance à la Turquie. Nous n’allons pas lui forcer la main. Le premier ministre israélien précédent, Ehoud Olmert, faisait confiance à la Turquie, son successeur, Netanyahou n’est pas du même avis. C’est lui qui voit.»
JM

dimanche 22 novembre 2009

L’affaire «Öymen», de l’indignation à la lame de fond.


La vague d’indignations, provoquée par les propos d’Onur Öymen sur les révoltes de Cheikh Saïd et de Dersim, est en train de se muer en lame de fond. Sans le vouloir, le député du CHP risque de faire sortir de leur boîte de Pandore, des tabous majeurs de l’histoire officielle turque.

Rappelons tout d’abord, les faits. S’exprimant au parlement, le 9 novembre dernier, à la veille du lancement des discussions sur l’ouverture démocratique kurde, Onur Öymen s’en est pris sans ménagement à l’un des arguments couramment utilisés par les responsables de l’AKP pour soutenir leur projet. Au cours des derniers mois, en effet, ceux-ci n’ont cessé de plaider que le succès de leur initiative kurde permettrait d’en finir avec la douleur des familles turques dont les fils meurent dans les opérations militaires contre le PKK. Ainsi, selon le parti majoritaire, en rejetant cette politique, les partis d’opposition seraient en réalité insensibles aux pleurs des mères turques. « Est-ce que les mères ne pleuraient pas pendant la guerre d’indépendance, pendant la révolte de Cheikh Saïd, et celle de Dersim ou à Chypre ? Est-ce que quelqu’un a demandé alors d’arrêter les combats pour que les mères cessent de pleurer ? », s’est demandé le responsable kémaliste, dans un contexte où son parti reprochait aussi au gouvernement d’avoir décidé d’ouvrir les débats sur son projet kurde, le 10 novembre 2009, c’est-à-dire le jour du 71e anniversaire de la mort d’Atatürk.

Cette envolée nationaliste a provoqué immédiatement une tempête de protestations dans l’hémicycle, qui n’a pas tardé à gagner la société civile et la diaspora turque à l’étranger (associations alévies, kurdes, organisations humanitaires… ). On comprend pourquoi. En mettant sur le même plan la guerre d’indépendance, les révoltes de Cheikh Saïd et de Dersim, et Chypre, Onur Öymen a assimilé une guerre de libération nationale (1920-23) ou l’intervention militaire de Chypre (1974), à des opérations massives de répression menées contre des rébellions intérieures kurdes ou kurdo-alévies dans l’entre-deux-guerres (Cheikh Saïd en 1925 et Dersim en 1937-38). Une telle assimilation résume à elle seule toutes les ambiguïtés de la République turque contemporaine où Turcs et Kurdes qu’ils soient sunnites ou alévis sont théoriquement considérés comme égaux, alors même que les préjugés nationalistes et les discriminations cultivés pendant la période du parti unique perdurent. Or, de tels propos, qui en d’autre temps auraient laissé sans voix une société et une classe politique frileuses, voire plus ou moins acquises à une telle vision de l’histoire et de la société, sont devenus aujourd’hui inacceptables. Il y a, en effet, depuis les élections de 2007, vingt députés kurdes qui constituent le 4e groupe politique au parlement, et par ailleurs, au cours des dernières années, l’histoire officielle n’a cessé d’être mise en cause par des débats, des incidents politiques et par la production cinématographique, littéraire ou artistique.

Plus encore que des Kurdes dans leur ensemble, la réaction est venue des Kurdes alévis de Tunceli (le nom turc contemporain de Dersim) où des affichettes d’Onur Öymen, affublé de la petite moustache et de la mèche rebelle d’Hitler, sont apparues dans les jours qui ont suivi l’incident au parlement (photo). Cette mobilisation a provoqué une onde de choc dans l’ensemble de la communauté alévie. Longtemps considérée comme l’un des piliers du régime kémaliste, cette communauté, qui avait paradoxalement voté en majorité pour l’AKP en 2007, semblait revenir ces derniers temps vers le CHP, déçue par les promesses non tenues du gouvernement (cf. notre édition du 20 novembre 2009). Le dérapage d’Onur Öymen l’a brutalement confrontée à ce que Cengiz Güleç, le Président de l’Institut alévi, appelle «son syndrome de Stockholm» et qui se demande si par attachement à une laïcité qui est sensée la préserver d’une domination sunnite, elle ne s’est pas longtemps laissée séduire par ses propres oppresseurs ?

Car l’affaire «Öymen» a pris, ces derniers jours, une dimension qui dépasse de très loin les seules turpitudes du CHP. En réagissant violemment aux affichettes qui le présentent sur fond de croix gammée et en demandant à ses détracteurs si «Atatürk était lui aussi un fasciste», le parlementaire kémaliste a d’ailleurs lui-même aggravé son cas, et contribué à donner une tout autre ampleur au débat. Car, ce n’est désormais plus seulement au racisme et au nationalisme professés par certains membres du CHP que l’on s’intéresse, mais aux périodes les plus sombres de la période du parti unique. La répression de Dersim a fait près de 80 000 victimes en 1937-38, et la fille adoptive d’Atatürk, Sabiha Gökçen, première femme pilote de chasse du monde, y aurait en outre activement pris part. Ces événements étaient certes connus par les historiens et les personnes averties, ils sont en train d’être révélés au grand public. Cela risque de conduire à une mise en cause plus étendue des mythes fondateurs de la République.

Pour l’heure, les propos d’Öymen sont désastreux pour l’image et la cohésion du CHP. Après avoir été traversé par des conflits internes, certains de ses membres ayant demandé à mots couverts au député de faire un geste (s’excuser, voire démissionner), il semble que le parti serre les rangs, en tentant de faire passer la protestation qui enfle, pour une opération politicienne de lynchage. L’état de confusion actuelle du parti kémaliste est bien reflétée par l’attitude contradictoire de Kemal Kılıçdaroğlu (l’ex-candidat à la mairie d’Istanbul), qui après avoir fait mine de se démarquer des déclarations d’Öymen, vient d’évoquer une entreprise de dénigrement ourdie pour affaiblir le CHP.

L’AKP n’est pourtant pas pour grand’chose dans la campagne de protestations qui a suivi les propos d’Onur Öymen. Mais il faut bien voir que ce qui contribue à amplifier les effets bénéfiques que le parti majoritaire peut retirer du dérapage du député du CHP, c’est que l’incident s’est produit quelques jours à peine après la visite que le président Gül a effectuée à Tunceli, le 5 novembre dernier. Dès lors, les déclarations d’Öymen ont ouvert un boulevard de l’AKP qui, après s’être fait le chantre de la diversité turque, au cours des dernières semaines, apparaît comme un parti qui s’intéresse à toute la Turquie. Depuis une dizaine de jours, cet argument est d’ailleurs devenu l’un des thèmes favoris des discours de Recep Tayyip Erdoğan qui, par exemple, le 14 novembre 2009, en déplacement à Malatya (« pour la neuvième fois depuis 2002 », a-t-il souligné), a raillé ce parti kémaliste, qui s’érige en champion de l’unité de la Turquie, alors même que ses responsables ne daignent pas se déplacer au-delà de Sivas.

Au-delà de ce constat, et pour conclure, on peut penser que les propos d’Onur Öymen, sont en train d’avoir une autre conséquence majeure. En effet, alors même que, la semaine dernière, l’ouverture démocratique de l’AKP en direction des Kurdes est apparue comme timorée, pour ne pas dire décevante, la lame de fond provoquée par le dérapage du député kémaliste, contribue actuellement à valoriser l’initiative gouvernementale. En cherchant à saper cet événement, Onur Öymen lui a donc donné sans doute la dimension qui lui manquait initialement, et qui fera dire, peut-être, dans quelques années, qu’après la semaine du 9 novembre 2009, plus rien n’a été comme avant, en Turquie.
JM

samedi 21 novembre 2009

L’affaire des écoutes téléphoniques pourrait entrainer le lancement d’une nouvelle procédure de dissolution à l’encontre de l’AKP


La nouvelle de la mise sur écoute téléphonique de plusieurs juges et procureurs, le 12 novembre 2009, a relancé une polémique déjà ancienne sur ce genre de pratiques judiciaires, et avivé les tensions politiques au sommet de l’État. En effet, les personnes concernées par ces écoutes sont, cette fois, le procureur, Aykut Cengiz Engin, qui chapeaute les procureurs de l’affaire «Ergenekon», et les magistrats de la Cour de Cassation («Yargıtay»), la plus haute juridiction judiciaire turque, qui a la réputation d’être acquise au camp laïque.

Ces mises sur écoute ont été ordonnées par la 11e Cour d’assises d'Istanbul («Ağır Ceza Mahkemesi»), à la demande du comité d'inspection du ministère de la justice («Adalet Bakanlığı müfettiş heyeti»). Les écoutes en question auraient été demandées par le ministère de la justice pour essayer de localiser la provenance des fuites qui se sont produites, à plusieurs reprises, au cours de l’enquête «Ergenekon». C’est après avoir demandé un rapport sur les activités du directorat de la télécommunication («Bilgi Teknolojileri ve İletişim Kurumu»), l’organisme responsable des mises sur écoute téléphonique en Turquie, que les magistrats de la Cour de cassation se sont aperçus qu’ils avaient fait eux-mêmes l’objet d’une demande d’écoute. Ce rapport réalisé par la première Cour d’assisses d’Ankara a révélé, en outre, que c’était la 11e Cour d’Istanbul qui avait ordonné la mise sur écoute de la Cour de cassation.

Le Président du directorat de la télécommunication, Fethi Şimşek, a démenti la mise sur écoute effective de la Cour de cassation. Toutefois, ce sont apparemment des problèmes techniques qui ont empêché l’écoute de la plus haute juridiction judiciaire, qui a donc bien été ordonnée par des juges stambouliotes, suite à une demande du ministère de la justice. Le président de la Cour de cassation, Hasan Gerçeker, a annoncé vouloir enquêter sur cette l'affaire. Il a souligné que la mise sur écoute de membres de la Cour de cassation ne pouvait se faire qu'avec l’accord du conseil du premier président de la Cour, qui est composé du président, de ses adjoints, et du secrétaire général de la Cour.

Dans la lettre demandant de faire écouter Aykut Cengiz Engin, le procureur qui est le supérieur des procureurs en charge de l’enquête «Ergenekon», le comité d'inspection du ministère de la justice dit vouloir vérifier si ce dernier avait des contacts avec des personnes suspectées dans la fameuse affaire. La même lettre requiert l’écoute téléphonique du président de l'association des juges et procureurs («Yargıçlar ve Savcılar Birliği», YARSAV), Ömer Faruk Eminağaoğlu, et du juge Osman Kaçmaz, qui préside la 1ère Cour d’assises d'Ankara (celle qui a découvert la mise sur écoute de la Cour de cassation). Ces deux magistrats sont connus pour être des adversaires notoires du gouvernement.

En janvier dernier, Ömer Faruk Eminağaoğlu avait violemment dénoncé le tour pris par l’enquête «Ergenekon», après une nouvelle vague d’arrestations qu’il n’avait pas hésité à assimiler à une dérive comparable à celles «des régimes hitlérien et mussolinien». «La République de Turquie n’est pas un État policier et il n’est pas question qu’elle le devienne», avait-il déclaré notamment, en accusant le ministre de la justice d’exercer de pressions dans l’affaire «Ergenekon». Mehmet Ali Şahin, qui était alors ministre de la justice (et qui est devenu en août président de l’Assemblé nationale) avait répondu vertement aux critiques du président du YARSAV : «Comme vous le savez le YARSAV est une association. Il ne représente pas le monde judiciaire dans son ensemble. Les derniers commentaires d’Eminağaoğlu me donne l’impression que le YASAV est devenu le YARSAP, je veux dire le parti des juges et des procureurs. On avait l’habitude d’entendre ces critiques (contre «Ergenekon») dans la bouche de Deniz Baykal. Maintenant Eminağaoğlu parle comme Baykal.» Le président du YARSAV s’était encore illustré, l’été dernier, lors du conflit qui avait opposé le HSYK («Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu» – Conseil des juges et des procureurs) au gouvernement, pendant la campagne annuelle des nominations judiciaires (cf. notre édition du 28 juillet 2009). Quant à Osman Kaçmaz, il s’est fait connaître du grand public, en mai dernier, en relançant des poursuites à l’encontre Abdullah Gül, dans une affaire de corruption remontant à plus d’une décennie, et ce contrairement à la recommandation qu’avait formulée le procureur en charge de cette affaire, et en ignorant, de surcroît, l’immunité juridictionnelle dont bénéficie le président de la République en Turquie. «Last but not the least», il faut relever que, depuis le 9 novembre dernier, le ministère de la justice a engagé une procédure visant à mettre à pied de ces deux magistrats.

Cette nouvelle affaire d'écoute est très significative des conflits âpres qui se déroulent actuellement pour la détention du pouvoir dans tous les compartiments de l’appareil d’État. En effet, par le passé, des écoutes téléphoniques avaient permis de montrer qu’une cinquantaine de juges et procureurs avaient eu des contacts clandestins avec des gens d’«Ergenekon». Toutefois, ces contacts avaient été décelés à partir d’écoutes visant des membres du fameux réseau. Que l’ordre ait été donné de faire écouter des magistrats, et de surcroît un procureur ayant des responsabilités dans l’enquête «Ergenekon» ainsi que les juges de la Cour de cassation, constitue assurément une escalade dans le conflit qui oppose le noyau dur laïque de la justice turque au gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. L'affaire reste certes assez confuse, pour le moment. Certains experts estiment qu’en demandant de faire écouter la Cour de cassation, le ministère de justice a outrepassé ses compétences. Pourtant, les écoutes ont bien été ordonnées par des juges. Quant au fait qu’une juridiction ait pu ordonner l’écoute d’une autre juridiction à son insu, il en dit long sur les divisions internes de la justice turque.

Pour sa part, le 16 novembre 2009, le Recep Tayyip Erdoğan (à gauche sur la photo) a rejeté les déclarations accusant son gouvernement d’avoir demandé des écoutes téléphoniques illégales. Il a rappelé notamment que toutes les écoutes ordonnées l’avaient été sur la base d’une décision de justice. Il a aussi souligné que, les magistrats n’étant pas au-dessus des lois, ils pouvaient être écoutés comme tous les citoyens. Toutefois, le procureur général de la Cour de cassation, Abdurahman Yalçınkaya (à droite sur la photo), a ordonné une enquête pour voir si la Constitution avait été violée par le gouvernement et le parti au pouvoir. Une telle enquête est susceptible d’entraîner le lancement, à l’encontre de l’AKP, d’une procédure de dissolution comparable à celle que le parti majoritaire avait du affronter, entre mars et juillet 2008 (cf. nos éditions des 18 mars, 23 mars, 1er avril, 2 avril, 1er août 2008). «Dissoudre les partis politiques n’est pas quelque chose que nous aimons faire, mais nous devons accomplir notre devoir», a déclaré le célèbre procureur qui avait fait trembler l’AKP l’année dernière. La bourse d’Istanbul ne semble pas non plus apprécier ce genre d’exercice puisque les rumeurs de relance d’une telle procédure à l’encontre du parti majoritaire, ont fait sensiblement baisser ses cours, à la fin de la semaine qui vient de s’écouler…
Johannes Bauer et Jean Marcou

vendredi 20 novembre 2009

La question alévie de Tunceli à Dersim.


La question alévie est revenue au premier plan de l'actualité turque, ces derniers jours. Le jeudi 5 novembre 2009, une visite du Président de la République, Abdullah Gül, dans la ville kurde alévie de Tunceli, ainsi qu'une manifestation à Istanbul, le dimanche suivant, ont rappelé que les principales revendications alévies étaient toujours insatisfaites. Le lundi 9 novembre, enfin, les déclarations malencontreuses d’un député du CHP ont montré que les préjugés et les tabous de l’histoire à l’égard de cette communauté, continuaient à avoir la vie dure. Revenons sur ces différents événements…

Les alévis constituent le deuxième groupe religieux de Turquie, après le sunnisme de rite hanéfite et rassembleraient actuellement à peu près 20 % de la population. Ils sont présents, à la fois dans la communauté turque et dans la communauté kurde. Leur foi syncrétiste s’inspire de croyances pré-islamiques, tout en étant proche de l’islam chiite. L'alévisme, qui a derrière lui une longue histoire de persécutions et qui continue de susciter une certaine méfiance dans la société turque, n'est pas officiellement reconnu en tant que religion par l’Etat. En fait, il ne bénéficie, ni du statut de religion minoritaire, accordé, par exemple, aux cultes orthodoxes, arméniens ou juifs, ni du statut «d'islam officiel» dont fait l’objet le sunnisme hanéfite. Financé et géré par la Direction des affaires religieuses («Diyanet İsleri Bakanlığı»), une administration rattachée au premier ministre, ce dernier constitue paradoxalement une sorte de «religion d'Etat» de la Turquie laïque, laissant l'alévisme dans une situation officieuse. Dès lors, si les autorités ne l’ignorent pas complètement, elles essayent le plus souvent de le traiter comme une simple variante de l’islam sunnite hanéfite, voire comme un phénomène purement culturel ou folklorique.

Cette situation est fortement critiquée par la communauté alévie. Cette dernière participe, en effet, au financement du «Diyanet» et, par conséquent, à celui des lieux de culte et du clergé de la communauté sunnite, sans pour autant bénéficier des mêmes avantages. De surcroît, aux termes de la Constitution (art. 24), ses enfants doivent assister à des cours de religion obligatoires où l'on enseigne surtout (quand ce n’est pas uniquement) le sunnisme. Cette injustice est fortement ressentie par toute la communauté alévie, qui se divise toutefois sur les remèdes possibles. Une partie minoritaire des alévis demande l'abolition pure et simple du «Diyanet» et des cours de religion obligatoires, en considérant que cette institution et cet enseignement ne devraient pas exister dans un Etat laïque. L’autre partie souhaite élargir le système du «Diyanet» aux alévis pour les faire bébéficier des mêmes droits que les sunnites. Elle demande donc l'établissement, au sein du «Diyanet», d'un département qui serait chargé de la gestion et du financement du clergé et des lieux de culte de l'alévisme ainsi que de la mise en place de cours de religion alévie. Les événements de la semaine écoulée ont à nouveau montré que ce désaccord divisait la communauté alévie.

La visite d'Abdullah Gül à Tunceli (photo) était hautement symbolique, car elle concernait une ville alévie, qui est aussi une ville kurde. Ainsi, si elle s'est inscrite dans le cadre de l’initiative que le gouvernement a ouverte depuis deux ans pour résoudre la question alévie en Turquie, elle rejoignait également «l’ouverture démocratique» que ce même gouvernement vient de lancer pour résoudre le problème kurde. À Tunceli, Abdullah Gül a assisté à l'ouverture de l'année académique par l'université locale et visité une «cemevi» (lieu du culte alévi). Dans un discours donné devant le gouverneur local, le président turc a souligné que la diversité culturelle et «sociologique» de la Turquie contribuait à sa richesse, sans pour autant mettre en cause son unité. Chaleureusement accueillie, sa visite a quand même donné lieu au rappel des revendications politiques de la population kurde et alévie, comme par exemple, le rétablissement du nom originel de Tunceli («Dersim»). Lors d'une réunion avec des représentants de la société civile, les souhaits des habitants de Tunceli ont été présentés. Ont été exigés notamment des excuses de l'Etat pour sa répression féroce de la révolte de Dersim initiée en 1938 par Seyit Rıza ; la réforme de la Direction des affaires religieuses ; et, de manière plus générale, la reconnaissance officielle de la foi et de la culture alévies. Toutefois, on aura aussi pu relever que le sujet qui préoccupe le plus actuellement les gens de Tunceli est un projet de barrage dont ils demandent l'arrêt immédiat, parce qu’il porte atteinte à l’environnement pittoresque de leur ville.

Deux jours après que la visite d'Abdullah Gül a été commentée à la une des journaux turcs, une manifestation, dans le quartier stambouliote de Kadıköy, a réuni plus de 200 000 participants. L'évènement a été organisé par la Fédération alévi-bektaşi, une des principales associations de l'alévisme turc, qui est connue pour son positionnement strictement laïque. Les manifestants, qui ont suivi l'appel de cette fédération, ont revendiqué l'abolition de la Direction des affaires religieuses et des cours de religion obligatoires, ainsi que la transformation de l’hôtel «Madımak» de Sivas, en musée. En 1993, en effet, 33 intellectuels alévis y ont été brûlés vifs par une foule hostile fanatisée. Dans le cortège à Kadıköy, on pouvait voir les portraits des douze imams chiites, à côté du portrait d'Atatürk, père du laïcisme turc. La tonalité de la manifestation était assez hostile au gouvernement, avec des slogans comme « A bas l'AKP ! » ou « Vous devez rendre des comptes pour Sivas ! ». Se référant à la visite d'Abdullah Gül à Tunceli, le Président de la Fédération alévi-bektaşi, Ali Balkız, a fait remarquer, dans un discours prononcé à l’issue de la manifestation de Kadıköy, que cela faisait longtemps que les Présidents turcs faisaient des visites médiatisées dans les «cemevi», mais il se demandait : «Qu'est ce que cela change puisqu’elles ne sont toujours pas reconnues en tant que lieux de culte ?»

Cependant, toute la communauté alévie ne voit pas les choses comme la Fédération alévi-bektaşi. İzzettin Doğan, Président de la Fondation Cem, a salué la visite du Président Gül à Tunceli, en la qualifiant de «reconnaissance symbolique par le Président des cemevi, en tant que lieux de culte légitimes». La Fondation Cem regroupe les membres de la communauté alévie les plus favorables à l'intégration de l'alévisme dans le système politico-religieux turc actuel. Cette tendance est aussi moins critique à l’égard du gouvernement actuel.

La «question alévie» est, par ailleurs, un enjeux important de la candidature de la Turquie à l'Union européenne. Dans ses rapports de progrès, la Commission européenne montre régulièrement du doigt la situation qui reste celle des alévis. Bien qu'au niveau local, il y ait eu des progrès, comme la reconnaissance des «cemevi», en tant que lieux de cultes par des mairies, on n'a jusqu'à maintenant pas vu le gouvernement adopter une approche global pour résoudre la question alévie. Pour le moment, les efforts du gouvernement se limitent à l'organisation d’ateliers qui réunissent ses représentants et ceux de la communauté alévie pour discuter des problèmes de cette dernière et des propositions de solution. D'un côté, vu le désaccord existant au sein de la communauté alévie, on ne peut contester le mérite de cet exercice. D’un autre côté, on peut penser le gouvernement aurait pu au moins faire adopter les réformes sur lesquelles toutes les associations alévies sont d’accord, comme, par exemple, la reconnaissance des «cemevi» comme lieux de culte. C'est la raison pour laquelle la communauté alévie manifeste de plus en plus d’impatience à l’égard d’un parti majoritaire, qui avait su pourtant gagner ses sympathies, lors des dernières législatives. L'avenir montrera comment les choses évoluent. L'actuelle «ouverture démocratique» en direction des Kurdes a été précédée par une intervention du Président de la République ; peut-être que la visite d'Abdullah Gül à Tunceli sera suivi d'une deuxième «ouverture», c'est fois en direction des alévis….

En attendant la progression des débats, tant sur la question kurde que sur la question alévie, est perturbée par les propos qu’a tenus, le 9 novembre 2009, l’un des vice-présidents du CHP, Onur Öymen, qui n’a pas hésité à assimiler la conduite de la répression de la révolte de Tunceli-Dersim, en 1938, à la guerre d’indépendance, et plus généralement à la lutte contre le terrorisme. Cette déclaration a provoqué la colère des députés kurdes du parlement et celle des habitants de Tunceli. Les premiers viennent de proposer la constitution d’une commission parlementaire pour faire toute la clarté sur une répression menée, il y a plus de 70 ans, qui reste très largement mal connue. Les seconds ont placardé à travers leur ville, des portraits d’Onur Öymen, grimé en Hilter avec une mèche rebelle et une petite moustache. Les élections de 2007 avaient vu pour la première fois une partie importante des alévis donner leurs voix à l’AKP, un parti pourtant d’inspiration sunnite. Les promesses non tenues du gouvernement semblaient les avoir amenés à revenir vers le CHP, en particulier, à l’occasion des élections locales de mars 2009. Les déclarations d’Onur Öymen, bien que ce dernier ait estimé qu’il avait été mal compris, risque de compromettre fortement ce retour, car la polémique enfle de jour en jour…
Johannes Bauer

lundi 16 novembre 2009

De l’ouverture kurde à la réforme constitutionnelle ou le cercle vicieux de la transition politique turque.


Le débat sur l’ouverture démocratique, la semaine passée, au Parlement, s’est finalement soldé par l’annonce de mesures limitées qui, pour l’essentiel, concernent le renforcement des libertés par la mise en place d’institutions indépendantes de garantie, la suppression des check-points militaires qui jalonnent les routes des provinces du sud-est, l’autorisation de l’usage de langues autres que le turc dans les services sociaux et pour les campagnes électorales, et surtout la réhabilitation des appellations kurdes des lieux géographiques dont les noms ont été turquisés.

Ces mesures étaient suffisamment «sacrilèges» pour voir l’opposition nationaliste et kémaliste se déchaîner contre le gouvernement. Elles restent, néanmoins, trop limitées pour convaincre qu’une réforme politique, susceptible de mettre un terme à la guerre civile larvée que subissent depuis des années les départements kurdes, est en marche. Certes, le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, a évoqué le début d’une dynamique appelée à se poursuivre, mais il n’a pas annoncé de feuille de route précise à cet égard. Certes, le premier ministre a multiplié, ces dernières semaines, et lors des débats de vendredi dernier, les gestes et les déclarations symboliques louant la diversité turque (discours du 3 octobre 2009 devant le congrès de l’AKP citant un certain nombre de poètes et d’artistes soufis, arméniens, alévis ou kurdes, intervention devant le parlement le 13 novembre évoquant la première assemblée nationale de 1920…). Mais, tout cela est très en deçà des espoirs que l’ouverture démocratique, lancée par le gouvernement, depuis le mois de juillet, a pu faire naître.

Il est vrai que le ministre de l’Intérieur en a appelé à l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Toutefois, un tel souhait, eu égard à la composition actuelle du parlement, reste surtout un vœu pieu, car l’AKP, même avec l’appui des voix du DTP, ne dispose pas de la majorité renforcée des deux tiers, qui lui permettrait de réviser la Constitution. Et, même s’il parvenait à faire adopter une révision, avec les voix de quelques députés d’opposition dissidents, il risquerait de se trouver confronté, de surcroît, au verrou de la Cour constitutionnelle. Si le corps de l’initiative kurde du gouvernement renvoie donc à une réforme constitutionnelle, il est peu probable qu’elle aille plus loin que le projet de constitution civile annoncé, il y a 2 ans, et que les révisions tentées ou imaginées par la suite (levée du voile, réforme de la cour constitutionnelle…).

Depuis un certain temps déjà, le gouvernement présente son ouverture kurde comme le moyen d’en venir enfin à un approfondissement de la démocratie et de l’état de droit en Turquie, mais pour l’instant cette voie kurde semble le ramener à la case départ, c’est-à-dire à la problématique de la réforme constitutionnelle et au projet de Constitution civile, qui fut la première mesure annoncée après sa victoire de 2007…
JM

samedi 14 novembre 2009

La question kurde débattue devant le Parlement turc.


La semaine politique qui vient de s’écouler en Turquie a été marquée par le début des débats au Parlement sur «l’ouverture démocratique», l’initiative que le gouvernement a lancée, depuis le mois de juillet, pour résoudre la question kurde. Dans un pays où le mot «Kurdes» est resté tabou pendant longtemps et où, caricaturalement, les officiels n’admettaient, tout au plus, que l’existence de «Turcs des montagnes», qui aurait pu penser qu’un tel sujet serait un jour inscrit sur l’agenda politique du Parlement ? Pour autant, tout le monde sent bien qu’une aventure périlleuse commence. Les premières discussions et les incidents, qui les ont émaillées dans les travées de l’assemblée, l’ont bien montrés.

Les 10 ou 11 novembre 2009, le discours introductif du ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, qui est depuis le début en charge du projet gouvernemental, a provoqué une tempête de protestations sur les bancs de l’opposition. Beşir Atalay s’est attaché à présenter la politique du gouvernement, non seulement comme un projet pour les Kurdes mais également comme une initiative visant à un accroissement des libertés fondamentales dont tous les citoyens pourraient tirer bénéfice. En rappelant que le gouvernement, qui était à l’origine de cette initiative kurde, avait été porté au pouvoir par les Turcs, et donc représentait l’opinion publique turque, une idée qu’il a résumée par la phrase, «l’AKP est le parti de la Turquie», le ministre de l’Intérieur a provoqué une bronca dans les rangs de l’opposition, où les députés se sont mis à le conspuer, en tapant sur leurs pupitres. Les membres du groupe MHP, en particulier, accusant le gouvernement de collusion avec le PKK, ont demandé des comptes à Beşir Atalay sur le retour des groupes de rebelles kurdes et surtout sur les manifestations euphoriques qui ont suivi et qu’ils ont qualifiées «d’inacceptables». Des bousculades ont interrompu les débats à plusieurs reprises et, sur les bancs du CHP, des banderoles arborant des slogans kémalistes sont même apparues, ce qui a amené le président de l’Assemblée, Mehmet Ali Şahin, à intervenir et à demander aux parlementaires qui les avaient déployées de bien vouloir les replier ou de sortir.

Pourtant les choses sérieuses n’ont commencé sur le fond que le vendredi 13 novembre 2009, lorsque le ministre de l’Intérieur s’est mis à dévoiler les premières mesures constitutives de la fameuse «ouverture démocratique», et que les leaders des autres formations parlementaires (DTP, MHP, CHP) ont réagi officiellement. Dans les restaurants d’Istanbul, presqu’autant que pour un derby entre Galatasaray et Beşiktaş, les yeux des clients étaient alors rivés sur les écrans LCD, qui retransmettaient en direct les débats parlementaires.

Les décisions, qui ont été annoncées par Beşir Atalay, n’ont pourtant rien de très spectaculaires. Elles ont, selon lui, deux objectifs principaux : en finir avec le terrorisme et développer la démocratie. Elles consistent concrètement en une suite de mesures qui visent à accroître les libertés fondamentales et à mettre en œuvre, en particulier, les instruments internationaux de protection des droits de l’homme auxquels la Turquie a souscrit ces dernières années. Elles se traduisent aussi par la mise en place d’institutions indépendantes destinées à protéger les droits fondamentaux. Les champs d’action privilégiés sont la lutte contre la discrimination, l’élimination de la torture et la possibilité d’agir contre les forces de sécurité en cas de violation des droits de l’homme. Ces propositions ont été présentées comme un premier train de mesures destinées à amorcer une dynamique. Toutefois, pour accentuer la crédibilité de la dynamique en qeustion, quelques décisions beaucoup plus symboliques ont été annoncées également, comme la suppression des check-points militaires qui jalonnent les routes des provinces du sud-est de la Turquie, l’autorisation de l’usage de langues autres que le turc dans les services sociaux et religieux et pour les campagnes électorales, et surtout la réhabilitation des appellations kurdes des lieux géographiques dont les noms ont été turquisés. Tout en rappelant qu’il n’était pas question de remettre en cause les principes énoncés par les trois premiers articles de la Constitution (caractère unitaire, social et laïque de l’Etat, définit par les principes d’Atatürk, ou caractère officiel de la langue turque), le ministre a appelé de ces vœux, non seulement l’adoption de révisions constitutionnelles, mais carrément l’élaboration d’une nouvelle Constitution.

C’est Ahmet Türk, le leader des Kurdes du DTP (Demokratik Toplum Partisi – Parti pour une société démocratique), qui a pris le premier la parole après Beşir Atalay. Il a demandé au gouvernement de dévoiler rapidement tous les aspects de sa politique et surtout d’expliquer comment ces derniers allaient être mis en œuvre. Rappelant que la question kurde était le résultat des lacunes de la démocratie et de l’état de droit dans ce pays, il a estimé que tous les citoyens de celui-ci tireraient profit de l’ouverture proposée. Après avoir déclaré qu’il n’y avait pas de difficultés de cohabitation entre Kurdes et Turcs, il a surtout pointé du doigt le mal fait par l’idéologie officielle et l’appareil d’Etat, qui sont, d’après lui, responsables de l’existence aujourd’hui d’une organisation comme le PKK. Ahmet Türk a, par ailleurs, déclaré que les Kurdes n’avaient aucun problème avec le drapeau et les frontières actuelles de l’État turc. Selon lui, même s’ils sont à l’avenir éduqué aussi dans leur langue maternelle, ils conserveront le turc comme langue d’usage, et resteront attachés aux valeurs communes qui contribuent actuellement à l’unité de la société turque.

Comme on pouvait s’y attendre, les commentaires de Devlet Bahçeli, qui, vient d’être reconduit pour la 9e fois à la tête du MHP (Milli Hareket Partisi – Parti du mouvement nationaliste), ont été à l’opposé de ceux d’Ahmet Türk. Le leader nationaliste a voué l’AKP aux gémonies. D’après lui, lorsque la formation de Recep Tayyip Erdoğan est arrivée au pouvoir, en 2002, on était en train d’éradiquer le terrorisme, alors qu’aujourd’hui, on en est venu à démolir l’Etat nation turc. Qualifiant l’entreprise engagée par le gouvernement de «plan de destruction» et de «menace grave», il lui a reproché de céder aux demandes du PKK, comme si ce dernier était représentatif de tout le peuple kurde. Cela l’a amené à accuser le projet «d’ouverture démocratique» d’être en train de créer artificiellement une minorité, alors même que, selon lui, en Turquie, les origines ethniques ne constituent pas un obstacle à l’accès aux responsabilités et que le «problème de l’Est» vient surtout d’un retard de développement économique.

La réaction du leader du parti CHP (Cumhuriyet Halk Partisi – Parti républicain du peuple), Deniz Baykal, était attendue. Le parti kémaliste, en effet, a donné l’impression de louvoyer ces dernières semaines sur le sujet. Une partie de ses membres (notamment le leader stambouliote du CHP, Gürsel Tekin) ont reproché à Deniz Baykal d’avoir rejeté l’initiative gouvernementale et, au début du mois d’octobre, ce dernier a nuancé sa position (cf. notre édition du 8 octobre 2009). Mais, depuis, l’esquisse de ce changement de position ne s’est pas confirmée. Accusant le gouvernement d’avoir un plan secret, le leader CHP s’est rapidement perdu dans une querelle de procédure avec le premier ministre, en lui demandant un tête-à-tête sur l’ouverture kurde publiquement retransmis (cf. édition du 17 octobre 2009). En outre, lundi dernier, juste avant le début des débats au Parlement, l’un des vice-présidents du CHP, Onur Öymen, a provoqué un tollé, en citant la répression contre les Kurdes alévis de Tunceli (Dersim) en 1937, comme un exemple de lutte contre le terrorisme. Deniz Baykal n’était donc pas très à l’aise à l’assemblée, le 13 novembre. Pour l’essentiel, il s’est contenté d’accuser à nouveau le gouvernement de manque de transparence, lui reprochant même de mener des négociations secrètes avec le PKK et avec Abdullah Öcalan en personne. Le leader kémaliste a aussi redit ses craintes de voir l’État abandonner son fondement unitaire pour s’en remettre à une logique privilégiant la distinction ethnique, un leit-motiv qu’il n’a cessé de mettre en avant, ces dernières semaines.
JM